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Je n'aime pas sortir, et alors ?

Info & Savoir

La notion de « chez-soi » intègre l'habitation et l'un de ses modes majeurs d'expérience : l'intimité. Le chez-soi, l'habitat et l'intimité dessinent les pôles d'un même champ d'intelligibilité, qui est celui de l'habiter, mais chacune de ces notions couvre des sens et ouvre des perspectives qui lui sont propres. Lamartine avait raison : « les objets inanimés ont une âme, et elle en dit long sur la nôtre. » De quoi nous mettre sur la voie de la compréhension des personnes casanières.

"Elsa témoigne : « Depuis quelques temps mon mec me juge trop casanière. Et je me suis rendue compte qu'il n'a pas tort. Depuis qu'on a emménagé ensemble en janvier, c'est devenu de pire en pire, alors que ça aurait dû être l'effet inverse. On pouvait enfin faire ce qu'on voulait sans avoir nos parents sur le dos (on a 23 et 24 ans), sans contrainte d'horaires à respecter. Lui est quelqu'un qui bouge beaucoup, mais il s'est forcé à rester avec moi à l'appart parce qu'il culpabilisait de me laisser seule. Mais ça le bouffait. Alors voilà, maintenant que je réalise à quel point je me suis ""mamifiée"" comme il dit, et je me suis promis de changer ça. Mais pour régler un problème, il faut trouver la cause. Et le souci est là. Qu'est-ce qui a bien pu me pousser à devenir comme ça? »"

 



En termes psychologiques, la maison est par nature un « intérieur » et c'est l'intense valorisation de ce caractère qui fonde aujourd'hui la revendication du droit à l'intimité. Or, entre l'intime et l'intérieur, la différence n'est que de degré, puisque l'intime (intimus) est le superlatif - « ce qui est le plus intérieur » - et « interior » le comparatif. L'intérieur évoque ce qui a rapport au dedans, dans l'espace compris entre les limites d'une maison ou du corps. Polysémie du terme donc, qui nous renvoie à l'homologie entre l'intérieur domestique et l'intérieur de la personne. D'ailleurs, les termes « intérieur » et «intestins » partagent une étymologie commune ; les deux dérivent de l'adverbe latin « intus » qui signifie « dedans ».

La notion d'intérieur, en tant que lieu propre et territoire privé, nous renvoie au champ de la restitution psychanalytique dans ses correspondances avec le for intérieur de la personne, avec la mère accueillante et à la « bonne mère ». Elle renvoie aussi, à travers la conscience que la personne a de sa capacité à se retirer en elle-même, au rapport du sujet avec le monde extérieur. L'intérieur est ce qui est retiré du dehors dans la conscience de l'habitant, par exemple le sentiment et la conscience qu'il a de lui-même et de ses manières propres d'être.

La présence du terme « soi » dans l'expression « chez-soi » indique que la maison est le lieu de la conscience d'habiter en intimité avec soimême. Il est l'espace de la prise de conscience mais aussi celui de la connaissance de soi, de ses capacités et de ses responsabilités.

Le chez-soi abrite l'intimité de l'habitant avec ses forces et ses faiblesses, avec la tentation de l'ancrage dans la maison, de l'arrêt, de la stabilité et des sécurités du repli. Il abrite en même temps la conscience du potentiel d'aliénation que porte cette stabilité et ce repli. Ce dernier est toujours menacé d'étroitesse et de renonciation à la disponibilité envers autrui, menacé, en somme, d'absence de l'habitant au monde et à ses conflits, menacé d'oubli de l'hospitalité.

Dans cette perspective, « partir de chez soi » prend le sens d'une prise assumée du risque de la vie sociale, tandis que « rentrer chez soi » est une aspiration vers le repos en soi. La question du chez soi est résumée par cette tension entre le pôle de la construction identitaire et la conscience de soi et de son rapport au monde et le pôle des tentations casanières et des enfermements domestiques à l'écart des heurts de la vie sociale.

Eric témoigne à son tour : « J'ai l'impression de gâcher ma vie car je suis trop souvent chez moi. Je ne sors pratiquement pas et préfère rester passer mes journées devant l'ordinateur. C'est aussi dû à ma fainéantise. J'en ai marre d'un côté, car j'ai l'impression que je manque d'oxygène, et parfois j'ai envie de me libérer mais je n'arrive pas à sortir. Pourtant, je ne suis pas mal à l'aise avec les gens et j'ai plutôt un bon contact avec les autres en général ».

Le casanier ou la casanière a donc pour devise « My home is my castle » (ma maison est mon royaume). Chez lui, il ou elle se ressource. Rideaux et stores lui permettent de s'isoler du monde extérieur et lui apportent la tranquillité dont il a besoin. Il aime son domaine privé. Sa chambre à coucher lui est sacrée et il ne propose son lit à des invités qu'en cas d'extrême urgence. Il est très attaché à son foyer, ce qui explique son engouement pour les objets qui lui rappellent un épisode de sa vie : on trouve chez lui beaucoup d'objets de famille et de souvenirs. C'est souvent un grand collectionneur, il lui faut donc beaucoup de place pour garder ses précieux trésors.

"« Nous sommes tous un peu envieux de ceux qui savent être en tête à tête avec eux-mêmes et ne compter que sur eux », affirme Marcel Rufo, pédopsychiatre, dans Détache-moi (Anne Carrière, 2005). Dans une société de ""l'hypercontact"", les solitaires et les casaniers suscitent souvent notre admiration par leur faculté d'autonomie. Leur indépendance révèle une grande force de caractère, à condition qu'elle soit relayée par des moments de sociabilité. Dans le cas contraire, leur repli confine à la phobie sociale."

En effet, quand l'éducation n'a pas inculqué le goût du partage et de la découverte d'autrui, l'enfant développe un égoïsme qui peut se manifester par le retranchement. A terme, il risque de souffrir du syndrome de l'imposteur : chaque rencontre lui fait craindre d'être « démasqué », pour apparaître dans toute sa banalité et son isolement. Car d'après le psychiatre et psychothérapeute Frédéric Fanget,« Personne ne peut se suffire à lui-même ». Ce ne sont que « des arguments rationnels que ces solitaires se cherchent, par refus d'admettre la vraie raison de leur retranchement : la peur des autres ». Une anxiété sociale qui peut être génétique, reconnaît Frédéric Fanget, qui s'est penché sur des études scientifiques menées aux Etats-Unis auprès d'enfants asociaux. ou éducative, en suivant l'exemple de ses propres parents.

En bref, la devise des casaniers, c'est « Home, sweet home ». Attention, pas de méprise, cela ne signifie pas forcément que le casanier soit peureux, mais il reste très attaché à ses repères. Un environnement inconnu a tendance à le déstabiliser. Il aime donc être rassuré par un paysage balisé. Il prend du temps pour regarder, rencontrer, donner sa confiance. Rien de négatif, mais il doit juste faire attention à ne pas trop se restreindre. Car l'inconnu et l'ailleurs peuvent aussi apporter leur lot de surprises agréables et de découvertes intéressantes.

Enfin, pour conclure, les études révèlent que les femmes deviendraient de moins en moins casanières avec l'âge et au moment de leur retraite ; à l'inverse des hommes. Les femmes se tourneraient à cet âge de la vie vers l'extérieur. La retraite devient pour elles, une opportunité de découvertes et de construction de soi autour du ludique et de la convivialité. A cette période, une modification s'opère : elles ne font plus seulement pour les autres mais surtout, elles sont dans le « faire pour soi ». A l'inverse, les hommes deviendraient avec l'âge de plus en plus casaniers, et ce, quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle. A bon entendeur...

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